lundi 10 mars 2014

Une maman sans maman

Une fois n'est pas coutume, je vais ici vous parler de quelque chose d'intime.

Car nous sommes aujourd'hui le 10 mars 2014.

Parce qu'hier, le 10 mars 2006, ma vie s'est arrêtée.



C'était une belle journée du mois d'août 2005. J'avais 22 ans. Nous venions d’emménager mon Amoureux et moi dans une petite maison de village. Nous étions en plein de travaux dans la salle de bains. Le soleil brillait, il faisait chaud, nous étions heureux.

Le ciel était bleu.

Ce jour-là, nous avons rendu visite à mes parents.

Ce jour-là, nous nous sommes installés dans le canapé.

Ce jour-là, ma maman a prononcé les mots "j'ai un cancer".

Le monde de l'enfance s'est écroulé. Disparu instantanément. Le monde horrible des adultes est venu taper à ma porte.

Nous avons cru à ce que les médecins nous disaient. Nous avons cru qu'une issue favorable était possible à la Toussaint, quand ils ont annoncé que la chimio et les rayons fonctionnaient.

Puis à Noël, nous avons encore cru qu'un miracle était possible, malgré l'annonce d'un cancer à petites cellules, avec des métastases qui se propageaient à la vitesse grand V dans les poumons, les os et dans le foie.

Nous avons cru le 09 mars 2006 au soir qu'on allait la revoir, que nous n'avions pas à lui dire adieu, que ce n'était pas la fin. Impossible, le médecin nous avait affirmé le contraire. Je lui ai dit au revoir. Elle avait une température corporelle de 35°C et elle ne répondait plus. Elle n'ouvrait plus les yeux. Naïveté ou refus de voir la vérité en face, appelez ça comme vous voulez. Je suis partie passer la soirée chez ma meilleure amie, avec sa maman. Je leur ai dit de s'aimer très fort, que c'était important.


Ma maman à moi était brisée. Brisée par cette putain de maladie.

Le téléphone a sonné à 06h15. Elle n'était plus là. J'ai appelé mon Amoureux, ma meilleure amie et une copine de fac pour la prévenir de mon absence pendant quelques jours.

Le ciel était bleu. 

Elle est morte seule dans son lit d'hôpital sinistre. Ma culpabilité et ma haine envers ce médecin me rongeront jusqu'à ma propre mort.

En arrivant, l'hôpital m'a donné du Lexomil pour arrêter les larmes. C'était peine perdue.

Je ne voulais pas la voir. Je l'ai pourtant vue. La psy de service m'a demandée de le faire. Une vague histoire de deuil m'a-t-elle dit.

Glaciale. Dure comme de la pierre. Tellement belle. Un ange endormi dans cette morgue toute grise.

Et cet homme en noir, qui n'avait de cesse de répéter "le corps". "Vous allez faire quoi du corps?", "Le corps va être transporté." FERME-LA. Je lui ai demandé d'arrêter de parler ainsi de ma maman. Poliment. Elle m'a toujours fait la leçon pour que je respecte les règles de politesse.

J'ai été brisée. Brisée par cette putain de maladie.

Ce jour-là, je suis devenue orpheline ou presque.

Ce jour-là, j'ai construit une carapace que personne ne réussira jamais à m'enlever.

Ce jour-là, je suis devenue incapable de partager avec quelqu'un une émotion sincère et profonde.

La vie a repris son cours, j'ai recommencé la fac. J'ai demandé à une fille que je ne connaissais pas ses cours, nous avions une option en commun. Au début, elle a refusé, au motif que ce n'était pas juste qu'elle aille en cours et que j'en profite. J'ai dû expliquer pourquoi. Elle a eu pitié. Au secrétariat, ils ont exigé un acte de décès. Des fois que j'invente pour sécher des cours. Le monde est peuplé de cons qui demandent des justificatifs pour tout.

Lorsque je me suis mariée, il a fallu faire le deuil de sa présence. J'ai essayé d'aller choisir LA robe seule, puisque normalement on fait ça avec sa maman. Une torture. Heureusement, j'ai pu compter sur mes amies pour transformer cette épreuve en un moment presque joyeux.
Le jour de la cérémonie, je voulais lui rendre un petit hommage, signaler sa présence à mes côtés aux ignorants qui ne la voyaient pas. Mais j'ai été pressée de faire mon discours par ma belle-mère, qui ne voulait qu'une chose, que je souhaite un bon anniversaire à sa fille. Elle ne pouvait pas se douter.
Mélanger les deux dans un même discours n'avait pas de sens. Je suis restée polie. J'ai souhaité un bon anniversaire et j'ai renforcé ma carapace.

Lorsque je suis tombée enceinte, ma grossesse a été psychologiquement très dure. Je haïssais les gens. Je la haïssais de ne pas être avec moi, de m'avoir abandonnée. Pourquoi elle n'était pas là pour m'aider à comprendre ce qui m'arrivait. J'ai consolidé ma carapace avec tout plein de kilos.
Elle a quand même était là, avec moi, pendant la césarienne. Je l'ai vue dans le reflet de la lampe au-dessus de ma tête, assise à côté de moi.Elle était tellement belle. Elle me tenait la main.

Je ne serai plus jamais la même. J'arrive au mieux à être presque heureuse. Jamais plus pleinement heureuse et insouciante.

Si, maman, si
Si, maman, si
Maman, si tu voyais ma vie
Je pleure comme je ris
Si, maman, si
Mais mon avenir reste gris
Et mon cœur aussi
 
J'ai vu la mort à 23 ans, elle a emporté ce que j'avais de plus précieux à cet instant de ma vie. Elle ne cesse de me terroriser depuis. Tapie dans l'ombre en attendant de me voler un nouveau proche.

Mais quand tu me le demanderas je te répondrai invariablement "ça va bien!" avec un grand sourire.

Oui, je vais bien, ne t'en fais pas.

8 commentaires:

  1. Copine, tu m'as mis les larmes aux yeux...C'est toujours tellement injuste et extrêment compliqué à gérer. Ce fameux "ça va" derrière on aime tant se cacher...
    Je suis certaine qu'elle est très fière de toi <3

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    1. Tu comprends malheureusement cet article mieux que quiconque :-/
      Un énorme bisou ma coupine.

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  2. Tu m'as profondément émue. Ton billet est très beau. C'est la plus grande des souffrances. Merci d'avoir ouvert ton cœur. Je t'embrasse.

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    1. Merci beaucoup pour ce gentil commentaire. Ça fait du bien.

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  3. Profiter de l'instant présent, ne pas se plaindre et avoir conscience de l'importance d'un être cher.
    Tu guides mes pas ma girafe
    Je pense à toi

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    1. Grâce à toi cette année, j'avais aussi le souvenir du 10 mars 2013, une jolie journée brunch, balade au bord de mer, orgie de chichis à l'Estaque et découverte du Vallon des Auffes. Merci ma coupine, tu es top top top <3

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  4. un billet magnifique... j'ai juste envie de te serrer dans mes bras, mais je ne peux le faire alors je t'envoie un bisou et une tendre pensée

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    1. Merci beaucoup, ton commentaire me touche énormément <3
      Gros bisous

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